Les Tribulations de la France à l’Egard du 7 Novembre 1987 en Tunisie

Nous reprendrons dans cet article entre guillemets et en indiquant une date entre parenthèses des propos déjà publiés à cette même date et par nos soins dans un quotidien tunisois de langue française. Nous ne reprendrons que très succinctement le double delphinat correspondant à la France – Ifriqiya et consistant à désigner le franc-maçon d’alors – en fait dès ses années d’études avant 1927- Bourguiba dès le début des années trente au delphinat de la France en Tunisie et à désigner quelques années plus tard le Monastirien, tout comme Bourguiba, Nouira au delphinat du précédent delphinat.

►30Minutes| Khaled MANOUBI

En effet, bien que nous ayons abordé ces questions dans un ouvrage en arabe à paraître en 2017 ainsi que dans des dizaines d’articles de presse publiés dans les deux langues depuis 2012, la situation créée en Tunisie par l’invalidité qui a frappé Nouira, a fait que, dès “début 1980, Bourguiba s’est trouvé orphelin” (15/07/2016). C’est que lorsqu’un père devient âgé et qu’il n’a plus de ressources, il devient, de par la loi, assimilé au fils de son propre fils, en ce sens que ce dernier est tenu de subvenir aux besoins de son père tout comme il est tenu de subvenir aux besoins de ses propres enfants.

Avec Nouira, seul premier ministre de Bourguiba habilité par ce dernier à signer les décrets présidentiels par délégation, le président à vie -depuis 1975- Bourguiba pensait garder définitivement les honneurs de la présidence tout en confiant la direction effective de l’Etat à un homme de la France et à un fidèle Monastirien, et homme destiné à être, de surcroît, le futur président de par la volonté expresse de l’ancienne puissance coloniale. Nouira a été, en effet, adoubé par la France en 1937 au plus tard -n’a-t-il pas fait avorter par la violence et pour le compte de la France le congrès constitutif de la seconde CGTT de Belgacem Ganoui tenu en janvier 1938 à Bizerte?- sur proposition de Bourguiba. Celui-ci savait alors qu’il allait être un redoutable dictateur que le pouvoir seul protégerait. Mais, comme tout mortel, il encourt le risque de vivre diminué et donc incapable d’assurer les charges du pouvoir, risque insupportable en raison de la vindicte plus que prévisible de ses futures victimes. Aussi, les sanguinaires intelligents cherchent-ils à régler à l’avance leur succession. Dans le cas d’espèce, il était alors impossible pour la France, et donc pour Bourguiba, de désigner le gamin de dix ans, Habib –a-t-il aussi un prénom français ?-, dit Junior et propre fils du dauphin, comme dauphin du dauphin. D’où la “solution” Nouira, solution tellement adaptée qu’aucun de ses futurs ministres ne se douterait de son destin de dauphin 44 ans durant par la suite.

La désinvolture de Bourguiba, ainsi assuré de l’impunité totale, était phénoménale. En particulier, il a avoué dans un discours public qu’il a commandité l’assassinat de Ben Youssef. Face au désastre des coopératives, il n’a trouvé rien de mieux à dire que d’affirmer que Ben Salah, agent comme lui des services spéciaux –les archives de la CIA publiées début 2017 le disent précisément pour Bourguiba- de la France, l’a trompé. Pour congédier Bahi Ladgham, le numéro 2 de son régime pendant quinze ans, il le traite en public de “tête de graisse, de quintal de chair et de simple d’esprit (nafs moumna)”. Mis en minorité dans son propre parti lors du congrès de 1971 dit de Monastir I, il annule ce dernier -pour tenir en 1974 le congrès scélérat dit de Monastir II- en proclamant que le parti, c’est lui; il mate dans le sang le mouvement syndical en 1978; il recrute par sa police politique dès les années soixante des étudiants qu’il dote de la couverture de militants de gauche ou d’extrême gauche à l’université. Surtout, citons ces “deux passages de l’ouvrage de l’historien Mustapha Kraiem publié en France en 2003 par un éditeur proche parent de Sayah (Etat et société dans la Tunisie bourguibienne, Phenomena Editions). Le premier est relatif à Bourguiba (tome I, p.71). “Le régime bourguibien était traversé par des procès politiques inoubliables, ponctués par la torture et les victimes en vies humaines entre 1955 et 1987 étaient de loin supérieures à toutes les victimes tombées sous la répression de la colonisation” trois quarts de siècle durant. Bourguiba aurait ainsi bien mérité de son delphinat français. Le second passage concerne la succession de Ben Ali (tome I, p.8).

“La succession s’était opérée au sein même du système mais dans les recoins les plus sombres et les plus réactionnaires, à savoir le système sécuritaire” (18 août 2014). Ce dernier passage occulte complètement la succession de Nouira réglée par la France dès avant la guerre, succession qui a reçu au moins un début d’exécution lorsque Nouira eut la charge du premier ministère en 1970. Imaginons un instant que Bourguiba décède avant 1980: Nouira aurait été alors le second homme de la France à être le dictateur de la Tunisie. Mais les hasards de l’existence ont pris une tournure différente lorsque Nouira tomba dans l’invalidité au moins politique, en janvier 1980, faisant de Bourguiba son orphelin. Il fallait donc trouver immédiatement un fils héritier. Fils, dites-vous? Traduire un Monastirien comme lui et comme Nouira et, bien entendu, accepté par la France à défaut d’être son agent de longue date.

Encore fallait-il trouver un Monastirien fidèle et premier ministrable. Mais la conjonction de ces deux qualités est proprement introuvable politiquement dans le sens suivant. Rappelons à cet égard, succinctement, ce que nous avons bien développé dans de nombreux articles quant à la préparation politique du deuxième delphinat, celui de Nouira. Pour l’essentiel, Ben Salah a été chargé d’exécuter “l’échec programmé” des coopératives (29 juin 2014) durant  quinze ans (à partir de l’adoption du programme économique et social de l’UGTT), afin de vacciner les Tunisiens contre le socialisme et la gauche en général et de servir le pouvoir à Nouira sur un plateau d’argent. Le vide créé en 1980 était donc terrible pour Bourguiba, et exclut toute préparation digne de ce nom. En fait, Bourguiba n’a jamais été capable d’aucune préparation de long terme: la préparation dont il a bénéficié et dont a bénéficié Nouira un demi-siècle durant, ne pouvait être faite que par une grande puissance comme la France elle-même l’était et ne l’est plus tout à fait de nos jours. En effet, cette préparation a traversé les six régimes que la France a connus entre 1930 et 1980 avec un esprit de suite dont la France elle-même n’est plus capable.

Dans la précipitation, Bourguiba ne pouvait que chercher à accréditer “le seul Monastirien valable à l’extrême rigueur – Mzali – qui lui restait” (15/07/2014) pour la succession. Non sans avoir lui-même hésité “avant de le nommer Premier ministre en mars 1980”. En effet, et “pendant quelques semaines”, Mzali n’a été que le “coordinateur” du gouvernement.

En France, le président de centre-droit, Valéry Giscard d’Estaing, était la personne la plus à même d’adouber Mzali le cas échéant : la première puissance de l’Occident, les Etats-Unis, tenait bien compte du droit de regard sur la Tunisie de l’ancienne puissance coloniale. Il était cependant plus que probable que Giscard d’Estaing ait eu des réticences quant à la confirmation de Mzali comme nouveau dauphin du dauphin. Mzali, en effet, était un arabisant qui illustrait par ses écrits dans sa propre revue El Fikr, la langue arabe et avait même fait des bribes d’arabisation lors de son passage à l’Education. Il en résulte que le dossier tunisien était encore en instance quand eut lieu la première grande alternance française avec l’élection, en mai 1981, de François Mitterrand comme président sur la base d’un programme commun de la gauche unie. Cette élection a été confirmée en juin lors des élections législatives et cinq ministres communistes firent leur entrée au gouvernement de Pierre Mauroy dans un contexte toujours tendu de guerre froide. Les Américains n’avaient plus alors confiance en la France comme alliée et Bush père, chef de la CIA, était allé jusqu’à demander le renvoi des ministres communistes jugés par lui comme susceptibles de livrer les secrets de l’alliance atlantique aux Soviétiques. Pour les Américains, les velléités d’indépendance de De Gaulle, homme de droite, étaient infiniment moins inquiétantes qu’un gouvernement de gauche avec participation communiste, fut-il régulièrement élu.

Au surplus, la démocratie française n’était pas solidement établie, comme l’attestent et la tentative de coup d’Etat des généraux d’Alger et l’attentat du Petit-Clamart qui vit plusieurs balles effleurer presque le général de Gaulle en personne. La droite française était alors tentée de procéder à un coup d’Etat. Des conseillers de Mitterrand ont révélé il y a plusieurs mois qu’il a été envisagé par eux de dissoudre le corps d’élite appelé GIGN, soupçonné de tenter une opération consistant à exfiltrer Mitterrand de la présidence, exactement comme Al Sissi l’a fait pour le président Morsi en Egypte.

On comprend, dès lors, la décision américaine consistant à se substituer à l’ancienne puissance coloniale pour régler la succession tunisienne. Celle-ci était engagée dans une voie sans issue : Bourguiba n’avait que Mzali, mais Giscard d’Estaing, en faisant la sourde oreille pendant plus d’un an, jugeait ce dernier insuffisamment pro-français. Ce jugement est attesté par cette longueur du temps qui s’est écoulée entre la désignation de Mzali comme premier ministre en mars 1980 et la fin du mandat de Giscard d’Estaing en mai 1981, soit plus d’une année passée à s’abstenir d’accorder à Bourguiba l’aval français de la désignation tunisienne. Les Américains ont donc, entre juin 1981 et juin 1982 au plus tard -comme on le verra- pris la décision d’imposer leur homme à Bourguiba. Le deal était le suivant: Toi, Bourguiba, tu cherches à sauver ton intégrité physique une fois que tu es dessaisi du pouvoir. On te l’accorde. En échange, tu prépareras en sous-main notre candidat et agent pour qu’il simule -le moment venu- de te déposer afin d’en tirer avantage en termes de légitimation, ton régime étant à bout de souffle sous ce rapport. Ce qui intéressait les Américains, c’est que la mise en selle du futur trio du sept novembre, à savoir Baccouche au parti, Ammar à la Garde Nationale et Ben Ali à la Sûreté (puis au ministère de l’ Intérieur), soit présentée comme des décisions de l’abusé Mzali et donc, malgré Bourguiba en apparence. De son côté, Bourguiba cherchait à protéger son secrétaire Laouiti par un simulacre de disgrâce et surtout à répudier Wassila et à désavouer sa fille adoptive Hager, afin de leur épargner la résidence surveillée comme respectivement épouse et fille du reclus à vie qu’il allait être (18 août 2014).

Or, le prétexte de la décision de justice relative à ces deux derniers parents, a consisté en une interview accordée par Wassila. Celle-ci y dit une certaine vérité: elle fait et défait les gouvernements et elle fait et défait également les couples des grands dignitaires du régime. L’interview, publiée le 28 juillet 1982, marque en fait le début effectif de l’exécution des injonctions américaines.

Le pendant relatif à l’installation du trio du 7 novembre serait exécuté de fin 1983 à début 1984, c’est-à-dire tout juste avant l’épilogue de l’affaire Tanase. De quoi s’agit-il? Que signifie d’abord le choix de Ben Ali par les Américains? Comme nous l’avons dit dans plusieurs articles, Ben Ali était agent de la CIA. Kadhafi l’aurait découvert par des documents laissés par les Américains après l’évacuation de leur base de Weelus en 1970. Kadhafi aurait alors gardé pour lui cette information avec la latitude de faire de Ben Ali un pont avec les Américains. Une manière de renvoyer l’ascenseur à ces mêmes Américains? C’est le même Kadhafi qui a proposé Ben Ali pour figurer sur la liste du gouvernement de l’union d’un jour de 1974. Baccouche, quant à lui et dans ses témoignages télévisés, livre ce qui suit (6/8/2014).

Question: Zine El Abidine Ben Ali était-il agent de la CIA? Réponse: cette qualité “n’est pas prouvée”. En conséquence, et selon le même Baccouche, il n’est point exclu que Ben Ali soit agent de la CIA. Or, l’affaire Tanase, que nous allons détailler, a prouvé, au plus tard en 1984, la réalité du revirement de Mitterrand et son retour au bercail occidental. La succession tunisienne est-elle en partie derrière ce revirement? Logiquement oui. En effet, au plus tard début juillet 1982, Bourguiba a été approché par les Américains et a dû s’engager avec eux dans le scénario Ben Ali: il aurait alors rompu le contact avec la France, d’autant plus que celle-ci n’a pas voulu de son Mzali. Et la France s’en serait alors rendue compte et aurait donc décidé, probablement au plus tard en 1983 et peut être même dès 1982, de revenir à un certain libéralisme et de renouer avec la fidélité à l’Occident. Les Américains ont laissé la deuxième moitié de 1982 et toute l’année 1983 à Bourguiba comme répit. Mais dès les dernières semaines de 1983, l’affaire s’accélère: la tuerie du pain est montée et, début janvier 1984, Mzali remplace Guiga à l’ Intérieur pour faire ce qui était à faire -à son insu quant aux dessous de l’affaire-si bien que l’essentiel était fait au printemps 1984. Il n’est donc pas exclu que les Etats-Unis n’aient pas accédé à la demande de la France de reprendre la main -auquel cas la France n’aurait pas désigné Ben Ali- dans la succession tunisienne en répondant par la mise en place rapide du dispositif qui fera le 7 novembre.

Le reste du temps -de l’été 1984 à l’été 1987, soit trois ans- avait été mis à profit pour régler les choses suivantes:

1) Faire oublier avec le temps ou rendre habituelle la mise en place du trio; 2) Digérer le traumatisme causé par la tuerie du pain qui a servi de prétexte pour libérer l’Intérieur au profit de Mzali; 3) Résoudre ou tout au moins apaiser de la crise syndicale; 4) Normaliser, après le coup de Gafsa, les rapports avec l’Algérie en donnant une suite conséquente au traité de bon voisinage de nature à faire digérer le séisme de 1980; 5) Donner par Bourguiba l’illusion d’être un homme à femmes et qui ne veut plus de Wassila, afin de rendre crédible le divorce préparé depuis 1982 et prononcé en août 1986.
Ce jugement fantaisiste et préparé par la publicité faite à la prétendue opposition entre Wassila et les Monastiriens, devait intervenir après l’éviction de Mzali pour en faire une simple affaire privée, l’intermède Sfar -de Mahdia- servant d’écran entre Mzali et Ben Ali au premier ministère. Les choses ont-elles traîné en longueur par la volonté de Bourguiba qui se payait des mois, des semaines et même des jours supplémentaires à Carthage? La chose n’est pas à exclure car la nomination -près de deux mois seulement avant le 7 novembre- de Ben Ali comme premier ministre lui conférant la qualité constitutionnelle de successeur, aurait pu donner lieu à plus de temps pour Bourguiba. Il n’en a rien été : les Américains, selon toute vraisemblance, auraient tenu à ce qu’on en finisse en forçant la main à Bourguiba lui-même. Ou il obtempère en poussant à l’acte au besoin un Ben Ali passablement hésitant par peur du risque, ou le président en sursis perd la garantie de la sacro-sainte immunité physique après sa “déposition”. Mais qu’en est-il de l’affaire Tanase?

Début 1982, deux dissidents roumains en exil en France, sont l’objet d’une décision de liquidation prise à leur encontre par la Securitat de Ceacescu. Un agent roumain installé en France avec une bonne couverture dans les affaires, a déjà fait ses preuves dans l’espionnage industriel. Il s’est même payé le luxe d’épouser une Française qui lui a plu avec l’accord de ses supérieurs de Bucarest. Cet agent s’appelle Tanase. Vient alors l’ordre pour ce dernier d’exécuter les deux dissidents. Mais Tanase retrouve des scrupules et décide de désobéir. Il avoue son travail secret et à sa femme et à la police française. Afin, notamment, d’éviter au frère de Tanase resté en Roumanie, les représailles que l’on imagine en cas de désobéissance? La police française organise et l’échec de l’opération pour l’un des dissidents et la réussite mais en simulacre (d’enlèvement monté de toutes pièces) et destiné à faire croire à la disparition du second. Le gain de temps ainsi obtenu a, de fait, permis à Tanase d’exfiltrer in-extremis son frère de Roumanie.

Cependant, l’opération, à cette époque de guerre froide, n’est pas du tout routinière ou banale: des ministres communistes siégeaient alors au gouvernement français. Aussi, est-ce avec l’aval de Mitterrand en personne que le simulacre a été exécuté. Sauf qu’un journal parisien a publié dès août 1982 un article mettant en doute le caractère non factice de la disparition du dissident. La fuite était-elle orchestrée ?  Or, c’est en juillet 1982 qu’est intervenu le premier acte concret de préparation de Ben Ali par Bourguiba: il s’agit de la fameuse interview accordée par Wassila à un journal publié à Paris et que son mari invoquera pour obtenir illégalement en août 1986 un jugement de divorce aux torts de son épouse. Attendu du jugement : en affirmant dans cette interview expressément citée par le jugement, qu’elle intervient dans la nomination des membres du gouvernement et dans les croisements des ménages ministériels, Wassila a causé à Habib le tort de contrevenir à la constitution. Même le juriste Béji Caïd Essebsi s’en est offusqué dans ses mémoires publiés en 2009. On peut donc au moins émettre l’hypothèse que la perte par la France de la main quant à la succession tunisienne -perte déjà effective et par elle constatée- a poussé Mitterrand à prendre la première décision signifiant son retour au bercail occidental. Sauf que les ministres communistes resteront encore un certain temps dans le gouvernement Mauroy.

Aussi, l’affaire Tanase ne livrera sa pleine signification en ce sens, qu’en 1984. Or, fin 1983, la tuerie du pain est provoquée en Tunisie et se soldera et par l’éviction de Guiga du ministère de l’Intérieur et par l’adjonction de ce portefeuille au premier ministre Mzali. Et celui-ci ne mettra que quelques semaines pour mettre en selle le trio du 7 novembre: Ben Ali à la Sûreté en prélude au département de l’Intérieur, Ammar à la garde nationale et Baccouche Gau parti. Tout se passe ainsi comme si l’imminence de l’épilogue tout à fait clair de l’affaire Tanase avait eu pour conséquence une nette accélération du processus de préparation par les Américains et par Bourguiba du 7 novembre. Il ne restera plus alors qu’à faire un peu oublier cette triple installation aux postes clef et à régler d’autres préalables comme par exemple le divorce de Wassila, divorce destiné à lui éviter la résidence surveillée. Mais l’armature étant là, le reste est relativement une question de détails d’exécution, détails dont le suivi de gestion sera, du reste et à partir précisément de 1984, confié par les Etats-Unis aux services spéciaux italiens. Reste à poser une question : que se serait-il passé en Tunisie si l’épilogue de l’affaire Tanase et l’inflexion politique française qu’il implique, s’étaient produits dès 1982?

On ne fait pas l’histoire avec des si, mais les actes de la France, combinés aux autres faits, peuvent renseigner l’observateur sur la signification de cet éventuel contretemps. La France a mesuré après le 7 novembre l’ampleur de sa mise à l’écart. L’avion dépêché le 6 novembre pour la fuite des « putschistes » en cas de pépin, n’est pas français mais italien. En fait, et une fois le trio du 7 novembre mis en place en 1984, les Etats-Unis ont préféré agir discrètement pour ne pas froisser outre mesure la France en chargeant les services spéciaux italiens du suivi des détails de la phase directement préparatoire, phase qui a mis trois ans. Et une fois Ben Ali intronisé, la France a cherché d’abord à préserver ses positions économiques et culturelles à défaut d’être le principal garant sécuritaire qu’elle avait été depuis l’indépendance. Les socialistes, revenus au pouvoir à la faveur de la cohabitation de 1997, auraient pensé –le bloc de l’Est ayant disparu– à remplacer Ben Ali par un francophile universitaire du genre Mohamed Charfi, déjà appelé à l’Education Nationale par Ben Ali. Mais l’allégeance à Ben Ali prêtée par Bourguiba en 1997 était-elle destinée à couper l’herbe sous les pieds de la France? Toujours est-il que dès avant 1997, la franc-maçonnerie française a jeté des ponts avec des proches de Ben Ali pour développer des relations entre ce dernier et Israël, relations que les Américains ne peuvent condamner. Le retour en France de la droite au pouvoir en 2002, a favorisé la reconnaissance par la France du fait accompli en Tunisie avec la reprise de la coopération sécuritaire. Tout le monde se rappelle les déclarations d’Alliot-Marie au parlement en pleine révolution tunisienne et concernant le soutien des forces répressives de Ben Ali. En réalité, celui-ci a non seulement eu carte blanche pour réprimer les opposants chez lui, mais également pour les traquer à l’étranger, en commençant par la France. Deux auteurs français ont montré que la France avait été complice, beaucoup plus qu’on ne l’a pensé, de la dictature tunisienne (voir Bredoux et Magnaudeix, Tunis Connection, Enquête sur les réseaux franco-tunisiens sous Ben Ali, Seuil, Paris, janvier 2012).

Au total, la France, dont le déficit démocratique est toujours béant, a payé doublement sa première grande alternance de 1981. Elle a d’abord perdu la main en Tunisie avec le 7 novembre; et, pour faire amende honorable vis-à-vis de l’Occident, Mitterrand a dû rallier en 1991 Bush père pour s’embourber avec lui dans la tuerie qui dure encore au Proche-Orient. Et l’historien Michel Onfrey, a observé avec raison dans son récent ouvrage intitulé Décadence que le dépôt en 1981 par Mitterrand d’une rose sur la tombe du pacifiste Jaurès, a été renié par le va-t-en-guerre insensé ainsi inauguré et qui dure jusqu’à nos jours. Si donc la perte en 1987 par la France de la France-Ifriqiya a été un dommage collatéral de l’alliance de Mitterrand  avec les communistes, la laborieuse reprise de la main en Tunisie par Mitterrand et par ses successeurs, a coûté finalement fort cher en termes civilisationnels à la république de la France.

 

 

 

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