France : La Déchirure Entre la République et Ses Banlieues

A l’automne 2005, la mort de deux adolescents à Clichy-sous-Bois, en région parisienne, avait déclenché la vague de violences urbaines la plus grave de l’histoire des banlieues françaises. Les deux jeunes hommes s’appelaient Zyed et Bouna. Leurs morts provoquent, trois semaines durant, une vague de violences urbaines dans les banlieues françaises. Entre chômage, pauvreté, communautarisme et violence, douze années après, le constant est toujours aussi alarmant.

►30Minutes| AA- Paris- Hamza Dridi

Plus récemment, «L’affaire Théo», un jeune qui a été victime de violences policières début février, a relancé le débat sur les banlieues. Depuis l’interpellation de Théo, des violences urbaines se sont déclenchées en Seine-Saint-Denis comme dans d’autres banlieues. Depuis le début de ce drame, 245 personnes ont été interpellées en France selon l’entourage du ministre de l’Intérieur, Bruno Le Roux. Ce que révèle « l’affaire Théo » c’est “l’impuissance” des pouvoirs publics à s’atteler aux problèmes des banlieues : la relégation, l’isolement, la concentration de la pauvreté, l’abandon des services publics, le délabrement, les trafics et l’économie parallèle ainsi que la délinquance urbaine.
Malgré tous les plans de rénovation et malgré toutes les politiques de zonage possibles (scolaires, économiques, sécuritaires…), il règne toujours dans ces quartiers un sentiment d’”apartheid” symbolique. Les banlieues françaises sont loin d’être un tout homogène, mais s’il y a une chose sur laquelle les habitants s’accordent, c’est le sentiment d’abandon. L’écrasante majorité d’entre eux estime, en effet, que personne ne s’intéresse à eux. “La colère liée à la violence sociale, à la précarité, à la conjoncture économique est effectivement toujours présente. Et localement, en tant qu’acteurs de terrain, on l’entend toujours”, souligne Mehdi Bigaderne, élu municipal à Clichy-sous-Bois. Car, comme le rappelle Sylvie Tissot, professeure de science politique à l’Université Paris 8, “Beaucoup de choses ont changé, depuis 2005, mais pas forcément en bien”. “Les facteurs socio-économiques se sont aggravés. C’est le cas dans toute la France, mais ça a particulièrement touché les gens déjà en précarité”, ajoute-t-elle. “A cela s’est ajoutée la stigmatisation, une nouvelle forme de racisme qui cible, il faut le dire, la population musulmane ou de culture musulmane”, affirme encore Sylvie Tissot.

Pour Laurent Mucchielli, directeur de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) et auteur notamment de «Quand les banlieues brûlent : retour sur les émeutes de novembre 2005.», cette situation est provoquée par un délaissement des élites : «La sphère des élites parisiennes ne se rend pas compte de l’ampleur de ces inégalités. Le problème du chômage, les habitants, jeunes ou vieux, en parlent massivement. Certains vont s’accrocher et accepter de galérer, d’apprentissages en contrats courts. Mais d’autres tombent dans la délinquance et le trafic de drogue. Quand on leur demande pourquoi, ils répondent qu’ils n’ont pas leur place dans le système et qu’ils l’ont donc trouvée en dehors. C’est devenu leur plan B, comme il y a 30 ans, le fait de compter sur son père pour entrer à l’usine”. “Non seulement il manque des porte-paroles de ce ras-le-bol, mais ils devraient être issus de ces quartiers-là. La classe politique française a quand même encore beaucoup de mal à s’ouvrir”, regrette Sylvie Tissot qui révèle qu’il y a un fossé très fort avec la classe politique”. Reste à savoir si se faire entendre ou relayer le ressenti des habitants serait suffisant. Aujourd’hui les quartiers populaires ne vivent que par la politique de la ville qui était à la base une politique censée être éphémère. Pour Mehdi Bigaderne, élu municipal à Clichy-sous-Bois, «le droit commun doit reprendre sa place. Entendre nos doléances ne suffit pas, on attend les actes.»

La démocratie participative comme alternative à la défaillance de l’Etat

Depuis plusieurs mois, les mairies s’activent pour mettre en place de nouvelles instances de démocratie participative appelées «Conseil de Citoyen». C’est une obligation légale, depuis la dernière réforme de la politique de la ville en 2014, pour toutes les villes où sont situés des «quartiers prioritaires», ex-zones sensibles. L’idée de base est de donner davantage de pouvoir aux habitants afin de trouver des solutions plus efficaces à la crise des banlieues. L’idée des conseils de citoyens est inspirée du rapport «Ça ne se fera plus sans nous», commandé en 2013 par le ministère de la ville et coréalisé par Mohamed Mechmache, ancien président d’AC-Lefeu, qui est un collectif né après les émeutes de 2005 pour faire entendre la voix des quartiers. Aujourd’hui, il en tire «un bilan mitigé.» «Quand les villes jouent le jeu, cela peut apporter un véritable changement, estime-t-il. Mais dans d’autres cas, c’est une mascarade.» Selon lui, «ces conseils donnent un espoir qu’il ne faut pas gâcher une nouvelle fois au risque d’empirer encore la situation, d’éloigner encore davantage les habitants de la politique.» Il indique également qu’une cellule de veille des conseils citoyens a été mise en place pour repérer les dysfonctionnements et recueillir les initiatives positives.

L’élection présidentielle et la question des banlieues

François Fillon, Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon insistent dans leurs programmes présidentiels sur la mixité sociale. «Pour favoriser la mixité sociale, je supprimerai les aides à la construction de logements sociaux lorsqu’il y en a déjà plus de 30 % dans la commune», propose le candidat de la droite en dénonçant une «fracture territoriale». Par ailleurs, Hamon et Mélenchon accordent la priorité à une nouvelle carte scolaire. «Cette politique sera axée sur la sectorisation, l’affectation et une contractualisation avec l’enseignement privé pour qu’il participe à l’effort de mixité sociale», précise le candidat PS. Alors que Marine Le Pen et François Fillon se retrouvent pour mettre en avant les questions de sécurité et d’autorité, les candidats de gauche et du centre évoquent plutôt la question des discriminations. Selon Emmanuel Macron, la solution réside dans la nouvelle économie. «Un jeune n’a pas envie qu’on l’assiste. Ce qui est insupportable, quand on vient d’un quartier, c’est de considérer qu’on est un public éligible à des mécanismes d’aide. Moi, je leur parle création d’entreprises, plaidait-il lorsqu’il était encore ministre. Pour eux, trouver des clients, c’est plus facile que de trouver un employeur.»

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